
Tu les as depuis des années. Tu les attends, tu les redoutes, tu les comptes, tu les subis parfois. Tu leur as peut-être même donné un petit surnom en famille « mes affaires », « le truc », « les ragnagnas » parce que pendant longtemps, on ne prononçait pas vraiment le mot à voix haute. Mais un jour, quelqu’un t’a forcément posé la question, ou tu te l’es posée toi-même en cours d’histoire ou de français :
Pourquoi est-ce qu’on les appelle « les règles » ?
Parce que sérieusement, des règles ? Comme une règle de grammaire ? Comme un règlement ? Quel rapport ? Et pendant qu’on y est : d’où viennent tous ces autres mots étranges ? Les menstrues, les menstruations, les périodes… Et tous ces euphémismes qu’on utilise encore aujourd’hui parce qu’on n’ose pas dire le mot tout fort ?
Accroche-toi, parce que l’histoire derrière ces mots est bien plus fascinante (et révélatrice) qu’on pourrait le croire. Elle dit beaucoup sur la façon dont les femmes ont été perçues à travers les siècles. Et comment ça a façonné, sans qu’on s’en rende compte, notre propre rapport à notre cycle. Et surtout, d’où vient le mot « règles » lui-même ? Pourquoi est-ce qu’on a choisi ce mot-là, pour désigner quelque chose d’aussi naturel et fondamental que le cycle menstruel ?
La réponse est à la fois fascinante, révélatrice, et franchement un peu scandaleuse. Parce qu’elle nous dit beaucoup sur la façon dont les femmes ont été perçues et parfois contrôlées, à travers l’histoire.
Installe-toi. On t’emmène faire un voyage dans le temps.
« Les règles » : d’où vient vraiment ce mot ?
Le mot règles appliqué aux menstruations vient du latin « regulae », qui signifie effectivement règle, régularité, ordre.
L’idée derrière ? Le cycle menstruel était considéré comme quelque chose de régulier, périodique, ordonné; un phénomène qui revenait à intervalles fixes, comme une horloge biologique. Les médecins et savants de l’époque utilisaient ce terme pour désigner ce retour mensuel du sang. Mais il y a une autre couche, plus troublante. Au Moyen Âge et jusqu’au XIXe siècle, les médecins (exclusivement des hommes) considéraient que le corps féminin devait « s’épurer » régulièrement. Les règles étaient vues comme une purge naturelle, un mécanisme par lequel le corps se débarrassait de son « trop-plein ». Une sorte de règle d’hygiène imposée par la nature.
Cette vision, aussi erronée qu’elle soit scientifiquement, a profondément marqué le vocabulaire et surtout les croyances autour du corps des femmes. Ce n’est pas anecdotique : l’idée que les règles sont « sales », « impures » ou « embarrassantes » vient en partie de là. Et elle circule encore aujourd’hui, plus ou moins consciemment, dans notre culture.
Et dans les autres langues, ça donne quoi ?
C’est là que ça devient vraiment fascinant. Parce que chaque langue a fait ses propres choix de mots et ces choix révèlent beaucoup sur la façon dont chaque culture a regardé (ou voulu cacher) le corps féminin.
En anglais : « Period »
Le mot le plus courant en anglais, period, vient aussi du grec « periodos », qui signifie cycle, retour régulier. Plus neutre que le français, il insiste sur la notion de temporalité et de rythme. Intéressant, non ?
En espagnol : « La regla » ou « el período »
Exactement le même chemin étymologique qu’en français. La regla, la règle, l’ordre. L’espagnol a aussi conservé ce terme de régularité.
En arabe : « الدورة الشهرية » (ad-dawra ash-shahriyya)
Littéralement : le cycle mensuel. Une désignation neutre, presque scientifique; qui parle de cycle, pas de purge ni de règle à respecter.
En allemand : « Die Periode » ou « die Menstruation »
Aussi neutre et médical. L’allemand a peu d’euphémismes populaires, ce qui ne veut pas dire que le sujet est plus tabou ou moins, juste traité différemment.
Et en français populaire ?
Là, on entre dans le vif du sujet. Parce que les Français ont été particulièrement créatifs pour ne pas dire le mot. Et cette créativité en dit long.
Le grand musée des euphémismes français
Si tu grandis en France, tu entends tout un catalogue d’expressions pour désigner les règles sans jamais vraiment les nommer. Petit tour d’horizon (non exhaustif) :
Les classiques :
- « Les ragnagnas » — onomatopée vague, popularisée dans les années 80, associée à l’idée de mauvaise humeur
- « Les ourses » — référence à l’ours comme animal grognon, pas très flatteur
- « Mes affaires » — vague, pudique, comme si on parlait de paperasse administrative
- « Le truc du mois » — le summum du flou volontaire
Les métaphores colorées :
- « Les Anglais ont débarqué » — l’une des plus connues, dont l’origine exacte est débattue (uniformes rouges des soldats anglais ? Humeur supposée des Britanniques ?)
- « Avoir ses coquelicots » — poétique, au moins
- « Être indisposée » — l’euphémisme médico-bourgeois par excellence
- « Le petit chaperon rouge est arrivé » — imagé, enfantin
Les plus récentes (génération internet) :
- « Avoir ses lunes » — plus moderne, plus positif, connecté à la symbolique lunaire
- « Être en rouge » — direct, presque assumé
Ce foisonnement d’euphémismes n’est pas innocent. On n’invente pas autant de façons de ne pas dire un mot si ce mot n’était pas problématique. Chaque euphémisme est une trace d’une époque où parler des règles à voix haute était gênant, honteux, ou simplement interdit.
Le mot scientifique : « menstruations », d’où ça vient ?
Le terme médical menstruation (ou menstrues) vient du latin « mensis », qui signifie mois. Et le latin l’a lui-même emprunté au grec « mene »; la lune. Ce n’est pas un hasard. Le cycle menstruel dure en moyenne 28 jours, soit approximativement la durée d’un cycle lunaire. Les anciens avaient observé cette correspondance, et le vocabulaire en garde la trace jusqu’aujourd’hui.
Menstruation = lié à la lune et au mois.
C’est bien plus poétique que ce qu’on nous laisse entendre, non ? Cette connexion entre cycle menstruel et lune est d’ailleurs un sujet passionnant, les femmes ont longtemps vécu leurs cycles en synchronie avec les phases lunaires, avant l’électricité artificielle. On en parle dans notre section Cyclea — Comprendre son cycle.
Les mots qu’on choisit disent comment on pense le corps féminin
Il y a quelque chose de profond dans ce voyage étymologique. Les mots ne sont jamais neutres.
Quand on appelle les règles « être indisposée », on dit implicitement que c’est une gêne, un handicap temporaire.
Quand on dit « les Anglais ont débarqué », on dit que c’est une invasion, quelque chose qui arrive de l’extérieur, qui perturbe.
Quand on dit « mes affaires », on dit que c’est une affaire privée, presque secrète, dont on ne parle pas.
Et quand on dit simplement « mes règles » ou « mes menstruations » ? On dit que c’est normal. Que ça fait partie du corps. Que ça mérite un nom propre.
Le changement de vocabulaire, c’est le premier pas vers le changement de regard. Et lever la honte sur les mots, c’est déjà lever la honte sur le corps.
Cette honte autour du corps féminin, on en parle beaucoup dans nos Paroles de femmes; des témoignages vrais, sans filtre.
Et dans l’histoire, comment les règles étaient-elles perçues ?
L’histoire du regard sur les menstruations est… disons… complexe.
L’Antiquité : entre fascination et crainte
Pline l’Ancien, au 1er siècle après J.-C., affirmait que le sang menstruel faisait rouiller le fer, surir le vin, mourir les abeilles et dessécher les récoltes. Les femmes menstruées étaient considérées comme portant une forme de puissance, dangereuse et incontrôlable.
À l’opposé, dans certaines cultures, le sang menstruel était sacré; associé à la création, à la fertilité, au pouvoir féminin.
Le Moyen Âge : l’impureté codifiée
Les textes religieux de nombreuses traditions ont contribué à installer l’idée que les femmes menstruées étaient « impures » et devaient s’isoler. Cette idée a traversé les siècles, elle structure encore aujourd’hui les pratiques dans certaines religions et cultures.
Le XIXe siècle : la médicalisation du tabou
L’ère victorienne a paradoxalement à la fois médicalisé les règles (on commence à en parler dans les traités de médecine) et renforcé leur dimension honteuse. Les femmes « bien élevées » ne devaient surtout pas laisser paraître qu’elles avaient leurs règles. D’où l’explosion des euphémismes polis.
Le XXe siècle : la révolution discrète
L’invention des premières serviettes hygiéniques modernes dans les années 1920, puis des tampons dans les années 1930, a transformé la vie pratique des femmes. Mais la publicité de l’époque et jusque très récemment, utilisait du liquide bleu pour représenter le sang dans les pubs de protections hygiéniques. Du liquide bleu. En 2024, certaines marques ont commencé à utiliser du rouge. Ce n’est pas anodin.
Aujourd’hui : le début de la déstigmatisation
Les choses bougent. Les jeunes générations parlent de leur cycle avec une liberté inédite. Les réseaux sociaux ont créé des espaces où les femmes partagent leur expérience sans honte. Des marques, des médias, des comptes comme Les Jours d’Elle font leur part pour normaliser la conversation.
Mais le chemin est encore long. Et comprendre d’où viennent les mots et les tabous, c’est comprendre pourquoi ils résistent encore et pourquoi il est important de continuer à les déconstruire.
Et toi, tu les appelles comment ?
C’est une vraie question. Pas rhétorique.
Le mot que tu utilises pour parler de tes règles dit quelque chose de ton rapport à ton cycle, à ton corps, à ce que tu as appris, ou ce qu’on ne t’a pas appris, sur la menstruation.
Si tu dis encore « mes affaires » avec un geste vague de la main, ce n’est pas un jugement. C’est une trace de tout ce qu’on t’a transmis. Et si un jour tu te surprends à dire « mes règles » ou « mon cycle » sans baisser la voix, sans sourire gêné, c’est une mini-révolution personnelle. Et ces mini-révolutions, multipliées par des millions de femmes, elles changent les choses.
En conclusion
« Les règles », c’est un mot qui vient de la régularité, de l’ordre, d’une vision très ancienne du corps féminin. « Les menstruations », c’est étymologiquement la lune et le mois. Et tous les euphémismes qui les entourent ? Ce sont les traces d’une culture qui a longtemps préféré que les femmes se taisent sur ce qui se passe dans leur corps. Mais toi, tu sais maintenant. Tu sais d’où viennent ces mots. Tu sais pourquoi on a inventé autant de façons de ne pas les dire. Et tu peux choisir, en connaissance de cause, les mots que tu veux utiliser, ceux qui te ressemblent, ceux qui t’honorent, ceux qui disent que ton cycle n’a rien de honteux.
Parce que tes règles ne sont pas une « indisposition ». Ce ne sont pas des « affaires ». Ce n’est pas « le truc du mois ».
C’est ton cycle. C’est ta biologie. C’est une partie de toi. Et ça mérite d’être nommé.
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